Ce que tu sais déjà
À Abbeville, on ne se souvient pas seulement des bombes et des drapeaux tricolores. On se souvient des annonces qui remplissaient les colonnes du Journal d'Abbeville dès 1812, ces feuilles où les noms des marchands, les dates des ventes aux enchères et les nouvelles judiciaires se mêlaient aux rires des marchés aux poissons. Ce matin-là, si tu passes devant la place Saint-Pierre, tu verras encore les étals des pêcheurs de la Dives, là où les filets de nos grands-pères s'étiraient comme des souvenirs tendus entre les murs du Vieux-Marché. Le Journal d'Abbeville, c'est aussi cette histoire de papier qui a traversé les guerres, les régimes, et les changements de nom : d'abord Journal d'Abbeville, puis Le Pilote de la Somme, avant de devenir Abbeville Libre, l'organe de la Résistance qui, le 21 octobre 1944, publiait ses premiers numéros sous les bombes. « On ne change pas une tradition pour une autre, non », aurait dit un vieux rédacteur en chef, en ajustant sa casquette en feutre. Car ici, comme dans les ateliers des menuisiers de la rue Saint-Jean, on sait que chaque page imprimée porte en elle l'âme de la ville.
Ce que tu ne sais pas
Saviez-vous que le Journal d'Abbeville a survécu à l'interdiction de publication après la Libération ? En 1944, alors que les troupes polonaises libéraient Abbeville, le Pilote de la Somme était déjà sous séquestre. Mais les résistants locaux, avec l'aide discrète des imprimeurs de la rue des Halles, ont imprimé le premier numéro d'Abbeville Libre le 21 octobre 1944. Ce périodique, qui se présentait comme « l'organe de la Résistance », couvrait les informations locales post-guerre, des comptes-rendus des comités de libération aux annonces des coopératives agricoles. « On voulait pas seulement parler de la guerre, on voulait aussi montrer que la ville vivait », expliquait un ancien collaborateur, dont le nom reste anonyme pour préserver la mémoire. Le journal, qui avait alors un tirage modeste, a continué à paraître jusqu'en 1992, date à laquelle il a repris son nom originel : Journal d'Abbeville. Depuis, il est racheté par le groupe Sud Ouest en 2001, puis dirigé par Yann Defacque depuis 2025. Aujourd'hui, il diffuse 4 900 exemplaires chaque semaine, un chiffre qui, bien que modeste, témoigne d'un ancrage profond dans un territoire où les médias locaux sont en déclin.
Et puis, il y a le canal de la Somme. Ce fleuve artificiel, construit entre 1770 et 1827 pour relier Abbeville à la mer, est devenu un symbole de la ville. Les dockers du port, dont les familles ont traversé les générations, y ont vu leur quotidien se refléter dans les colonnes du Journal d'Abbeville. « Les annonces des chantiers navals, les départs des bateaux, les prix des poissons... Tout cela était là, dans le papier », racontait Mme Laurent, une vieille pêcheuse, en essuyant les filets trempés de sel. Aujourd'hui, le canal est encore là, mais les dockers sont moins nombreux. Pourtant, le Journal d'Abbeville continue à parler aux pêcheurs, aux artisans, aux retraités qui se retrouvent chaque samedi au Vieux-Marché. « On ne remplace pas le papier par des écrans, non », dit Léa, une jeune éco-conseillère qui travaille sur les projets de revitalisation du port. « On essaie juste de les aider à trouver d'autres moyens de partager leur histoire. »
Et si demain...
Le Journal d'Abbeville est un vieux livre ouvert. Ses pages, usées par le temps, portent encore les traces des guerres et des révolutions. Mais aujourd'hui, la ville se réveille devant un écran : les réseaux sociaux, les newsletters, les applications mobiles. Comment concilier cette modernité avec l'âme d'un journal qui a vu passer les empires et les résistances ?
Les solutions existent, mais elles nécessitent du temps et de la patience. D'abord, il faut que les Abbevillois·ses comprennent que le Journal d'Abbeville n'est pas une relique à préserver pour elle-même, mais un outil vivant. « On veut pas remplacer les vieux métiers, on veut les faire évoluer », répète Léa en montrant les panneaux solaires posés sur les toits des ateliers d'artisans. Le journal pourrait s'appuyer sur ces jeunes générations pour innover : des podcasts sur les métiers perdus, des reportages audio sur les histoires des dockers, des infographies interactives sur les projets urbains. « On peut encore parler de la ville sans écran, mais il faut qu'on trouve de nouvelles façons de le faire », ajoute Yann Defacque, en regardant par la fenêtre de son bureau, où le canal de la Somme déborde encore de ses secrets.
Ensuite, il faudrait que les médias régionaux comme le Journal d'Abbeville s'unissent. Les Hauts-de-France regorgent de titres locaux qui, comme lui, ont vu leur audience s'effriter. « On a besoin de se soutenir, pas de se concurrencer », dit un ancien journaliste du Nord-Éclair, qui a quitté son poste pour rejoindre le périodique abbevillois. « Les lecteurs ont besoin de savoir que leur ville existe, même quand les grands médias ne s'en occupent plus. » Une alliance entre les journaux locaux, les associations de patrimoine et les institutions pourrait permettre de créer des contenus riches et variés, ancrés dans le territoire.
Enfin, il faudrait que les Abbevillois·ses prennent conscience que leur histoire est aussi leur avenir. Le Journal d'Abbeville n'est pas qu'un vieux journal : c'est un miroir. Et si demain, la ville veut se réinventer, ce miroir doit rester intact. « On ne change pas une tradition pour une autre, non », répète M. Lefèvre, le vieux charpentier, en ajustant sa casquette. « Mais on peut en faire quelque chose de nouveau. » Comme le pain d'épices qui a traversé les siècles, le Journal d'Abbeville doit ancrer la ville dans son histoire tout en lui donnant les ailes pour voler plus haut.
Références
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Abbeville — Wikipédia fr.wikipedia.org https://fr.wikipedia.org/wiki/Abbeville
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Le Journal d'Abbeville — Wikipédia fr.wikipedia.org https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Journal_d'Abbeville