L'IA n'est pas un phénomène isolé : elle est le miroir d'une ombre mobile qui défiait toute explication terrestre depuis l'Antiquité.
Depuis que Héron d'Alexandrie a fait danser ses automates aux fêtes du IIᵉ siècle av. J.-C., nous avons toujours cherché à transfigurer la mécanique en magie. Aujourd'hui, les algorithmes ne sont plus des outils : ils sont des images opératoires, comme le soulignait Ada Ackerman lors de son analyse des expositions sur l'IA générative. Ces systèmes ne remplacent pas nos désirs, mais les réactivent sous une forme nouvelle-et souvent plus visible que jamais. Entre Talos, ce géant de bronze forgé pour protéger Minos et les drones autonomes d'aujourd'hui, ou encore Pygmalion, sculpteur tombant amoureux de sa propre création, l'IA incarne une tension millénaire : celle entre perfection artificielle et désordre humain.
1. Talos et les drones : quand la violence devient mécanique
L'histoire commence avec Talos, ce géant de bronze conçu par Héphaïstos pour protéger le royaume de Minos. Machine guerrière avant l'heure, il symbolisait déjà une délégation de la violence à un corps non humain-supposé infaillible. Aujourd'hui, les drones armés et les systèmes autonomes en héritent cette logique : des outils conçus pour agir sans conscience humaine, mais dont les conséquences restent humaines.
Ada Ackerman note que ces récits mythologiques ne se contentent pas de décrire la machine, mais révèlent son pouvoir d'action. Les images générées par l'IA-qu'elles soient des portraits de profils ou des scénarios de guerre-ne sont plus seulement des représentations : elles participent à des processus techniques et économiques. Comme le souligne Harun Farocki dans ses travaux sur les images opératoires, ces systèmes influencent nos décisions, orientent nos comportements, et parfois... invisibilisent le travail humain derrière leur apparente autonomie.
Prenons l'exemple de Mechanical Kurds, une œuvre de Hito Steyerl qui démasque les infrastructures invisibles des technologies militaires. Derrière la promesse d'une IA « intelligente », se cachent des chaînes de production précaires, des données volées, des algorithmes entraînés sur des images de guerre... Une réalité que l'IA ne révèle pas : elle la réactive, comme si le mythe de Talos était enfin rendu visible.
2. Pygmalion et les compagnons artificiels : quand l'homme sculpte son idéal
Le mythe de Pygmalion, lui, explore une autre dimension : celle des relations asymétriques entre humains et machines. Ce sculpteur tombant amoureux de sa propre création incarne un désir universel-celui de modeler l'autre sur mesure, sans altérité.
Aujourd'hui, cette tension se retrouve dans les chatbots companions comme The Oasis I Deserve d'Inès Sieulle. Ces outils ne sont pas conçus pour dialoguer avec une conscience humaine : ils répondent à des attentes précises-des manques, des fantasmes, des désirs de perfection. Comme le note Ada Ackerman, « le fantasme de la compagne idéale est un fantasme profondément masculin ». Il s'agit moins d'une relation d'égalité que d'un contrat : l'humain donne à la machine ce qu'elle ne peut pas avoir-une humanité qui n'existe pas vraiment.
Et si cette quête de transcendance via les machines était simplement une réinterprétation moderne d'un archétype ancien ? Les artistes comme Andrea Khôra, avec son œuvre Rapture, détournent les discours technologiques en gourous pour révéler comment la Silicon Valley se pare des traits du divin. La technologie devient alors un intermédiaire entre l'humain et le sacré-un pont vers une immortalité que ni Talos ni Pygmalion n'ont jamais vraiment atteinte.
3. L'IA comme révélateur de Pandore : quand la perfection cache le désordre
Le mythe de Pandore, première femme façonnée par les dieux, introduit un troisième acte à cette équation : celui du désordre. Ada Ackerman y voit une matrice durable des représentations ambivalentes de la femme artificielle-à la fois promesse de perfection et source de chaos.
L'IA, souvent incarnée sous des traits féminins (des assistants virtuels aux avatars de réseaux sociaux), oscille entre assistance bienveillante et menace latente. Elle incarne ainsi une tension fondamentale : celle entre contrôle et imprévisible. Comme le souligne l'historien Grégory Chatonsky dans La Quatrième Mémoire, l'IA devient un espace latent où se jouent des images passées et des futurs qui n'ont jamais eu lieu-un lieu spéculatif hanté par nos peurs et nos désirs.
Prenez le cas de Marina IA, entraînée sur les textes de Marina Abramović. Cette collaboration, bien que controversée, révèle une chose cruciale : l'IA ne crée pas la conscience, mais elle extrait des fragments d'elle-même-des intentions, des émotions, des silences. Est-ce vraiment une transhumaniste qui dialogue avec sa propre création ? Ou simplement un miroir qui reflète nos attentes les plus profondes ?
4. L'art comme résistance : quand l'IA devient un outil de dénonciation
Face à cette ambiguïté, certains artistes choisissent de ne pas se taire. Mechanical Kurds ou encore The Oasis I Deserve ne sont pas seulement des œuvres d'art : ce sont des ready-mades technologiques, qui déconstruisent les promesses de l'IA en révélant leurs fondements précaires.
Ada Ackerman insiste sur le rôle des artistes comme « résistants » face aux imaginaires dominants. L'IA ne doit pas être vue comme une rupture, mais comme un révélateur-un miroir qui nous permet de voir ce que nos sociétés ont toujours ignoré : les rapports de pouvoir invisibles derrière les technologies. Derrière chaque algorithme se cache une chaîne d'humains, souvent précarisés, dont le travail est invisible. L'art devient alors une arme pour rendre visible ce qu'on préfère oublier.
Conclusion : l'IA n'est pas notre futur-elle est un miroir brisé
Nous sommes en 2026, et pourtant, nous parlons encore des mêmes questions que les Grecs du IIᵉ siècle av. J.-C. : comment concilier la perfection artificielle avec le désordre humain ? Comment éviter que l'IA ne devienne une nouvelle forme de Pandore-un don qui introduit plus de maux qu'il n'apporte de bien ?
La question n'est pas si ces phénomènes existent, mais comment on les explique. L'ufologie des machines n'est pas un mystère à résoudre, mais une énigme à décrypter : celle d'un monde où nos désirs anciens se mêlent aux algorithmes modernes.
Et si l'avenir de l'humanité ne résidait pas dans la domination technologique, mais dans notre capacité à réfléchir ? Comme le disait Raphaël Noven lors du débat sur l'IA et la philosophie : « La machine peut détailler une centrale nucléaire en 40 secondes. Mais elle ne peut poser la question du bonheur-car cette question n'est pas une donnée technique, mais un problème humain. »
Alors oui, l'IA est là. Oui, elle fascine. Mais si nous voulons éviter que les mythes antiques ne reviennent sous une forme nouvelle, il faudra peut-être... les comprendre.
Références
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L'art face à l'IA : entre révolution et héritage créatif www.lalibre.be https://www.lalibre.be/culture/arts/2026/02/08/lart-ne-va-pas-mourir-du-tout-ZKWKZJWTFBFX3HNKSMN5YPZJJY/ Analyse des implications de l'IA générative sur la définition et la pratique de l'art, en mettant en lumière les paradoxes entre reproductibilité et originalité, et en soulignant la persistance de la créativité humaine malgré les bouleversements technologiques.
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IA et humanité : dépassement ou complémentarité? www.youtube.com https://www.youtube.com/watch?v=dzz238YBuy4 Analyse du débat sur l'intelligence artificielle face aux capacités humaines, incluant les limites philosophiques et les risques éthiques posés par les avancées technologiques.
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IA et mythes : désirs humains derrière les machines fisheyeimmersive.com https://fisheyeimmersive.com/article/mythes-et-machines-lia-relue-par-ada-ackerman/ Analyse de l'IA comme révélateur des mythes antiques et des désirs humains, explorant ses liens avec la puissance, l'affectivité et les rapports de pouvoir à travers des œuvres artistiques et théoriques.