La mémoire ne s'efface pas avec les ruines
On a trop souvent tendance à diviser l'histoire en blocs étanches : une période de gloire, puis un abandon, puis une redécouverte. C'est une erreur de perspective qui occulte la réalité du terrain. Ce que nous observons sur les sites de Sélinonte et de Pompéi, ce n'est pas seulement le cadastre d'une civilisation disparue, c'est la persistance d'une présence humaine qui refuse de céder le territoire.
La continuité invisible de l'Insula Meridionalis
L'imaginaire populaire veut que Pompéi soit une cité figée sous les cendres depuis 79 après J.-C., attendant son heure de gloire avec la redécouverte des Bourbons en 1748. C'est une vision romantique, mais elle est factuellement incomplète. Les récentes découvertes sur le site de l'Insula Meridionalis, dans la périphérie sud de la ville, viennent bousculer ce récit de l'oubli total.
Des objets en céramique datant des XVe et XVIe siècles ont été mis au jour lors des travaux de sécurisation du quartier. Ces artefacts prouvent que le territoire n'était pas une terre morte, mais un espace habité par une communauté rurale, peut-être des bergers ou des paysans, qui vivaient parmi les ruines sans pour autant en posséder la science archéologique. Cette présence est d'ailleurs ancrée dans la sémantique même du lieu : le toponyme « Civita » témoigne de la mémoire locale d'une cité ensevelie.
Cette continuité est aussi culturelle et artistique. On a retrouvé dans le sanctuaire de la Vierge Marie, à Pompéi, la « Déposition du Christ », une œuvre d'Andrea Mantegna dont la présence dans la région est attestée jusqu'aux années 1520. Ce chef-d'œuvre, exposé depuis novembre 2025 dans la nouvelle Pinacothèque après une restauration de haute volée par les Musées du Vatican, illustre parfaitement ce lien entre le territoire antique et sa vie ultérieure.
Sélinonte : entre splendeur grecque et tragédie carthaginoise
Si l'on se déplace en Sicile, sur la côte sud-ouest, on retrouve un phénomène de sédimentation historique tout aussi frappant. La cité de Sélinonte, dont le nom tire son origine du « selinon » - ce persil sauvage qui orne encore ses monnaies - fut un pilier de la Grande-Grèce.
Fondée au VIIe siècle avant J.-C. par des colons de Mégara Hyblaea, cette cité a bâti une puissance monumentale. On pense notamment au Temple G, ce géant inachevé qui, avec ses 110 mètres de longueur, aurait pu être l'un des plus grands du monde grec. Pourtant, la splendeur de Sélinonte a été brisée en 409 av. J.-C. lors d'un siège sanglant mené par les Carthaginois et Hannibal Mago. Les bilans sont pourtant terribles : plus de 16 000 morts et des milliers d'esclaves.
L'architecture comme sédiment du temps
Malgré ces traumatismes, l'occupation humaine ne s'arrête pas brutalement avec la chute politique. Les vestiges que nous admirons aujourd'hui sont le fruit d'une stratification complexe. Sur l'acropole, le Temple C, édifié vers 580-550 av. J.-C., témoigne de cette première étape de la civilisation sicéliote.
Plus tard, sur la colline orientale, le Temple E (construit vers 460-450 av. J.-C. et souvent attribué à Héra) montre un raffinement qui a survécu aux reconstructions des années 1950. Ces édifices ne sont pas de simples cailloux ; ils sont les points d'ancrage d'une présence qui, bien que la cité ait été définitivement abandonnée au IIIe siècle av. J.-C., a laissé une empreinte indélébile sur le paysage et la mémoire des hommes qui ont continué à arpenter ces terres.
La communauté du patrimoine
Ce qu'il faut retenir de ces deux exemples, c'est que le patrimoine n'est pas une chose morte que l'on déterre. C'est un processus vivant. Comme le souligne Gabriel Zuchtriegel, le directeur du Parc archéologique de Pompéi, il existait une communauté locale qui a préservé la mémoire du site par sa simple présence sur le sol.
Que ce soit à travers des fragments de céramique de la Renaissance ou par l'usage constant de terres agricoles en Sicile, l'occupation humaine est une ligne continue. Les archéologues ne redécouvrent pas des mondes perdus ; ils reprennent le fil d'une histoire qui, par les marges et les oublis, n'a jamais vraiment cessé de battre.
Références
-
Découverte de Sélinonte, site archéologique majeure de Sicile ryo.co https://ryo.co/fr/articles/italie/castelvetrano/selinonte-site-archeologique-sicile/ Découvrez Sélinonte, l'un des plus grands sites archéologiques de Sicile. Temples grecs, histoire fascinante et conseils pratiques pour votre visite.
-
La découverte d'objets en céramique pourrait prouver que Pompéi était déjà habitée à la Renaissance actu.fr https://actu.fr/histoire-patrimoine/archeologie/la-decouverte-d-objets-en-ceramique-pourraient-prouver-que-pompei-etait-deja-habitee-a-la-renaissance_64702313.html La découverte d'artefacts sur le site de construction d'Insula Meridionalis témoigne de la fréquentation de la cité antique de Pompéi (Italie) dès le 16e siècle.